vendredi 22 novembre 2013

Une excursion dans le Sud de Lviv ou le principe des poupées russes

Lors de mon séjour à Lviv, j’ai eu l’occasion et le temps de me rendre dans une ville dans le Sud de la ville. Excursion mémorable de part les gens que j’y ai rencontré !

Tout est parti d’une rencontre au hasard d’une rue : je demande mon chemin, la jeune fille me répond, se rend compte que je suis étranger, je me rends compte à mon tour qu’elle parle un francais impeccable. Et c’est ainsi que nous commençons à discuter un peu. Le soir, elle me propose de la rejoindre avec des amis dans un bar situé près de mon hôtel. De fil en aiguille, l’un de ses amis me fait la réclame de sa ville natale, Drohobytch. Ses parents y habitent toujours, justement cela fait longtemps qu’il n’a pas été les voir. Il me propose de l’accompagner le lendemain. J’ai passé déjà 2 jours à Lviv, mes amis sont partis, j’ai fait le tour de la capitale de la Galicie, pourquoi pas ? Nous nous donnons rendez-vous à 5 heures du matin à la gare. Il faut partir tôt si nous voulons avoir le temps de retourner le soir à Lviv. Enfin, c’est surtout qu’il n’y a qu’un train par jour qui se rend là-bas…

A moitié réveillé, sans avoir petit-déjeuné car le restaurant de l’hôtel était soi-disant fermé, je me rends à pied à travers ma rue préférée de Lviv, celle entre la gare ferroviaire et l’opéra, celle aux obstacles à première vue insurmontables. Il pleut. Des cordes. Les 15 minutes à pied qui me séparent de la gare me paraissent bien longues…

A la gare, mon ami Vassil me tend avec fierté les deux billets de train qu’il vient de dégoter à la caisse. Nous avons le temps, lui de boire un thé, et moi une boisson caféinée. Une grand-mère nous vend un petit pain au fromage blanc en son milieu (vatrouchka). Nous nous postons à l’abri de la pluie sur le quai avec quelques personnes esseulées. Enfin, le train arrive. Il arrive à grand bruit, le conducteur semble tester les freins de la locomotive, mais elle fait bien s’arrêter le train, sans heurts. Le train me paraît énormément haut, je me demande si je vais réussir à monter dans le wagon. Dans le wagon, tout est calme. Par « tout » je veux dire les 60 personnes allongées dans le wagon ouvert et alignées de part et d’autre du wagon à deux niveaux. Deux personnes le long du couloir et quatre personnes en travers du couloir où il reste tout juste assez de place à une personne pour se faufiler. Tout ce monde dort. Seule notre chef de wagon est là pour nous accueillir. En nous faufilant à notre place, je remarque toutefois que par ci par là un œil s’ouvre. J’évite un pied d’une couchette supérieure dépassant du drap au dernier moment. Vassil s’assoit sur notre banquette, je l’imite. Pas besoin de mettre nos draps comme les autres personnes qui passent ici toute une nuit, voire plusieurs nuits. Nous nous regardons en silence. Puis, nous fermons à notre tour les yeux.

Drohobytch
Drohobytch, Ukraine
Une demi-heure avant notre arrivée notre chef de wagon nous réveille. Nous descendons du train, sans rater de marche. En grandes lettres cyrilliques, je déchiffre sur le bâtiment imposant de la gare pour une ville de cette taille : DROHOBYTCH. Nous sommes à bon port, un peu tôt certes. Mais la ville s’agite. Et il ne pleut pas. De nombreuses marchroutkas (minibus faisant fonction de transports en commun) s’arrêtent brusquement, puis repartent presque aussi rapidement. Pas de panneau en vue, ni d’arrêt de bus non plus d’ailleurs. Mon guide se dirige sûr de lui vers un semblant de queue. Nous attendons quelques minutes. Une marchroutka passe, puis une autre. Des gens montent, puis d’autres. Notre tour arrive quand la marchroutka au numéro 137 arrive. Vassil paye notre trajet au chauffeur directement. C’est comme cela que ca marche, sans ticket. Très écologique au fond, si ce n’est les pots d’échappement plus ou moins propres…


Boite aux lettres à Drohobytch
Boite aux lettres à Drohobytch
Comme convenu, nous nous arrêtons dans le centre de la ville pour faire une balade matinale avant de rendre visite à ses parents. Sa mère a apparemment insisté pour nous faire goûter à son borchtch (soupe aux betteraves). Nous passons devant le théâtre, une magnifique bâtisse du 19ème siècle vert pistache, l’ancienne synagogue, un cinéma abandonné, une rue piétonne et des quartiers résidentiels avec des maisons à l’architecture très diverse : du style socialiste au style baroque allemand en passant par de simples izbas en bois. Ce sont ces dernières, bien sûr, qui attirent mon attention. Elles donnent en général sur un jardinet aux fleurs sauvages et au potager coloré qui donnent un aspect délaissé et charmant à la rue. C’est ainsi que nous découvrons la maison où habitait l’écrivain de langue allemande Bruno Schulz. Drohobytch me donne une impression de mélange entre ville et village.

Nous atteignons la maison des parents de Vassil, un immeuble de 5 étages du temps de Krouchtchev me dit mon guide, assez décrépit vu de l’extérieur. Sa mère nous accueille avec un grand sourire aux lèvres. Son père est déjà installé à table et regarde une émission à la télévision en attendant le début du repas. La table est déjà mise, il ne nous reste plus qu’à mettre les pieds sous la table et à manger. La soupe aux betteraves promise est délicieuse, le plat qui s’en suit aussi (je ne me rappelle plus du nom, le goût ayant sans doute pris le dessus). Malgré le peu de russe que je parle, nous arrivons tant bien que mal à communiquer et je me souviens que nous avons beaucoup ri ce jour-là. La raison en était peut-être aussi la bouteille qui, petit à petit, se vidait inévitablement. Mes hôtes réfléchissent au programme qu’ils pourraient bien me proposer pour l’après-midi. Le père de Vassil, doit remettre quelque chose à un ami à Trouskavets, une ville balnéaire située juste à côté. Avant de nous remettre en chemin, nous buvons un thé accompagné de « lait d’oiseau », une sorte de meringue très sucrée et molle enrobée de chocolat. Parfait si l’on n’aime pas sucrer son thé !
Ville thermale de Trouskavets
Buvette dans la ville thermale de Trouskavets

La voiture où nous montons, une vieille Lada, serait à la casse en France depuis longtemps, mais en Ukraine, les voitures roulent plus longtemps que chez nous. Les garagistes ont des solutions rustiques, mais des solutions à tout ici. Le trajet ne dure vraiment qu’une dizaine de minutes. Les routes deviennent plus cabossées. Le centre ville est constitué par deux rues principales, dont l’une est piétonne avec une large allée bordée de petits squares au kiosks bariolés, qui contrastent avec les bâtiments soviétiques plutôt grisâtres. Les gens se promènent. Une statue nous invite à entrer dans le bâtiment où l’eau bienfaisante coule de différents robinets. Au-dessus de chaque robinet se trouve une explication sur les minéraux contenus et les symptômes qu’elle guérit. Comme l’eau est très sulfureuse, on utilise des petits vases à la forme inhabituelle pour boire sans que l’eau ne touche les dents.

Kiosk dans la ville balnéaire de Trouskavets
Kiosk dans la ville balnéaire de Trouskavets

Sur le chemin du retour, nous rencontrons « par hasard » l’ami à qui le père de Vassil devait remettre un paquet. Il nous demande de le ramener à Drohobytch. Et nous voici repartis en voiture avec un passager de plus. En chemin, nous prenons encore un auto-stoppeur au bord d’un village. Il emmène chez lui une poule que sa mère lui a offerte. Ses cheveux blancs sont ébouriffés, il a un air de lion un peu. Pendant le trajet, notre auto-stoppeur s’étonne qu’on ne m’ait pas montré l’une des deux églises en bois de Drohobytch. Elle date du 17ème siècle et ses peintures sont en restauration depuis des années. D’ailleurs, il se trouve que c’est lui-même qui les restaure. Nous déposons d’abord l’ami du père de Vassil à l’entrée de la ville. Puis, nous nous arrêtons à cette église. Notre homme, sa poule dans les bras, nous ouvre avec une clé grande comme celle que l’on s’imagine pour ouvrir les trésors des châteaux, la porte en bois de l’église. Il parle beaucoup, peu de l’église et de son art, comme si cela ne l’intéressait pas. Mais je remarque qu’il est impressionné qu’un francais soit venu jusqu’ici voir « son » église.

Nous le remercions pour cette visite imprévue, il est l’heure de ne pas rater notre train pour Lviv. Un rapide coup d’œil sur ma montre nous fait accepter de se faire raccompagner en voiture à la gare par le père de Vassil. A la gare, Vassil pense encore à acheter de quoi boire et manger pour la route. Les marches du train ne me paraissent plus si hautes ce soir. Et en dégustant notre repas froid, je laisse mon regard errer à travers les paysages de la campagne ukrainienne tout en récapitulant tous les événements qui s’étaient engrenés en si peu de temps et toutes ces personnes rencontrées au hasard du destin : la jeune fille parlant francais la veille, son ami Vassil, son père, son ami, l’auto-stoppeur/restaurateur d’église et bien sûr sa poule rousse. Je venais d’expérimenter le principe magique des poupées russes : la première rencontre en cache toujours une autre.

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