Tout est parti d’une rencontre au hasard d’une rue :
je demande mon chemin, la jeune fille me répond, se rend compte que je suis
étranger, je me rends compte à mon tour qu’elle parle un francais impeccable.
Et c’est ainsi que nous commençons à discuter un peu. Le soir, elle me propose
de la rejoindre avec des amis dans un bar situé près de mon hôtel. De fil en
aiguille, l’un de ses amis me fait la réclame de sa ville natale, Drohobytch.
Ses parents y habitent toujours, justement cela fait longtemps qu’il n’a pas
été les voir. Il me propose de l’accompagner le lendemain. J’ai passé déjà 2
jours à Lviv, mes amis sont partis, j’ai fait le tour de la capitale de la
Galicie, pourquoi pas ? Nous nous donnons rendez-vous à 5 heures du matin
à la gare. Il faut partir tôt si nous voulons avoir le temps de retourner le
soir à Lviv. Enfin, c’est surtout qu’il n’y a qu’un train par jour qui se rend
là-bas…
A moitié réveillé, sans avoir petit-déjeuné car le
restaurant de l’hôtel était soi-disant fermé, je me rends à pied à travers ma
rue préférée de Lviv, celle entre la gare ferroviaire et l’opéra, celle aux obstacles
à première vue insurmontables. Il pleut. Des cordes. Les 15 minutes à pied qui
me séparent de la gare me paraissent bien longues…
A la gare, mon ami Vassil me tend avec fierté les deux billets
de train qu’il vient de dégoter à la caisse. Nous avons le temps, lui de boire
un thé, et moi une boisson caféinée. Une grand-mère nous vend un petit pain au
fromage blanc en son milieu (vatrouchka). Nous nous postons à l’abri de la
pluie sur le quai avec quelques personnes esseulées. Enfin, le train arrive. Il
arrive à grand bruit, le conducteur semble tester les freins de la locomotive,
mais elle fait bien s’arrêter le train, sans heurts. Le train me paraît
énormément haut, je me demande si je vais réussir à monter dans le wagon. Dans
le wagon, tout est calme. Par « tout » je veux dire les 60 personnes
allongées dans le wagon ouvert et alignées de part et d’autre du wagon à deux
niveaux. Deux personnes le long du couloir et quatre personnes en travers du
couloir où il reste tout juste assez de place à une personne pour se faufiler.
Tout ce monde dort. Seule notre chef de wagon est là pour nous accueillir. En
nous faufilant à notre place, je remarque toutefois que par ci par là un œil s’ouvre.
J’évite un pied d’une couchette supérieure dépassant du drap au dernier moment.
Vassil s’assoit sur notre banquette, je l’imite. Pas besoin de mettre nos draps
comme les autres personnes qui passent ici toute une nuit, voire plusieurs
nuits. Nous nous regardons en silence. Puis, nous fermons à notre tour les
yeux.
| Drohobytch, Ukraine |
| Boite aux lettres à Drohobytch |
Nous atteignons la maison des parents de Vassil, un
immeuble de 5 étages du temps de Krouchtchev me dit mon guide, assez décrépit
vu de l’extérieur. Sa mère nous accueille avec un grand sourire aux lèvres. Son
père est déjà installé à table et regarde une émission à la télévision en
attendant le début du repas. La table est déjà mise, il ne nous reste plus qu’à
mettre les pieds sous la table et à manger. La soupe aux betteraves promise est
délicieuse, le plat qui s’en suit aussi (je ne me rappelle plus du nom, le goût
ayant sans doute pris le dessus). Malgré le peu de russe que je parle, nous
arrivons tant bien que mal à communiquer et je me souviens que nous avons
beaucoup ri ce jour-là. La raison en était peut-être aussi la bouteille qui, petit
à petit, se vidait inévitablement. Mes hôtes réfléchissent au programme qu’ils
pourraient bien me proposer pour l’après-midi. Le père de Vassil, doit remettre
quelque chose à un ami à Trouskavets, une ville balnéaire située juste à côté. Avant
de nous remettre en chemin, nous buvons un thé accompagné de « lait d’oiseau »,
une sorte de meringue très sucrée et molle enrobée de chocolat. Parfait si l’on
n’aime pas sucrer son thé !
| Buvette dans la ville thermale de Trouskavets |
La voiture où nous montons, une vieille Lada, serait à la
casse en France depuis longtemps, mais en Ukraine, les voitures roulent plus
longtemps que chez nous. Les garagistes ont des solutions rustiques, mais des
solutions à tout ici. Le trajet ne dure vraiment qu’une dizaine de minutes. Les
routes deviennent plus cabossées. Le centre ville est constitué par deux rues
principales, dont l’une est piétonne avec une large allée bordée de petits
squares au kiosks bariolés, qui contrastent avec les bâtiments soviétiques plutôt
grisâtres. Les gens se promènent. Une statue nous invite à entrer dans le
bâtiment où l’eau bienfaisante coule de différents robinets. Au-dessus de
chaque robinet se trouve une explication sur les minéraux contenus et les
symptômes qu’elle guérit. Comme l’eau est très sulfureuse, on utilise des
petits vases à la forme inhabituelle pour boire sans que l’eau ne touche les
dents.
| Kiosk dans la ville balnéaire de Trouskavets |
Sur le chemin du retour, nous rencontrons « par
hasard » l’ami à qui le père de Vassil devait remettre un paquet. Il nous
demande de le ramener à Drohobytch. Et nous voici repartis en voiture avec un
passager de plus. En chemin, nous prenons encore un auto-stoppeur au bord d’un
village. Il emmène chez lui une poule que sa mère lui a offerte. Ses cheveux blancs
sont ébouriffés, il a un air de lion un peu. Pendant le trajet, notre
auto-stoppeur s’étonne qu’on ne m’ait pas montré l’une des deux églises en bois
de Drohobytch. Elle date du 17ème siècle et ses peintures sont en
restauration depuis des années. D’ailleurs, il se trouve que c’est lui-même qui
les restaure. Nous déposons d’abord l’ami du père de Vassil à l’entrée de la
ville. Puis, nous nous arrêtons à cette église. Notre homme, sa poule dans les
bras, nous ouvre avec une clé grande comme celle que l’on s’imagine pour ouvrir
les trésors des châteaux, la porte en bois de l’église. Il parle beaucoup, peu
de l’église et de son art, comme si cela ne l’intéressait pas. Mais je remarque
qu’il est impressionné qu’un francais soit venu jusqu’ici voir « son »
église.
Nous le remercions pour cette visite imprévue, il est l’heure
de ne pas rater notre train pour Lviv. Un rapide coup d’œil sur ma montre nous
fait accepter de se faire raccompagner en voiture à la gare par le père de
Vassil. A la gare, Vassil pense encore à acheter de quoi boire et manger pour
la route. Les marches du train ne me paraissent plus si hautes ce soir. Et en dégustant
notre repas froid, je laisse mon regard errer à travers les paysages de la
campagne ukrainienne tout en récapitulant tous les événements qui s’étaient
engrenés en si peu de temps et toutes ces personnes rencontrées au hasard du
destin : la jeune fille parlant francais la veille, son ami Vassil, son
père, son ami, l’auto-stoppeur/restaurateur d’église et bien sûr sa poule
rousse. Je venais d’expérimenter le principe magique des poupées russes :
la première rencontre en cache toujours une autre.
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